Hommage à Larbi Maaninou.Younes Benkirane.

Le samedi 4 avril 2026, nous quittait un militant des droits humains et de la Liberté, longuement exilé à Paris, Larbi Maaninou. Plusieurs d’entre nous l’ont côtoyé, ont constaté son amour de la vie, ont souvent rit de ses blagues. Même quand il envoyait ses réflexions « acerbes », personnellement, j’en riais. Moi, la Fassie, lui le Slaoui.
Comme je le dis pour certains, «
il y a des personnes qui ne nous quittent pas ». Larbi est de celles-là.
À l’occasion du quarantième jour de son décès, plusieurs amis lui ont rendu un hommage pour s’accorder de la grande amitié qui les regroupait.
L’un d’entre eux, Younes Benkirane, a exprimé avec émotion ce que Larbi représente pour lui, leur connivence, leur amitié et leurs convictions partagées.
C’est avec ces mots qu’il s’adresse à lui en ce 40ème jour de sa disparition.

« J’ai connu peu de gens dont autant de monde se sentait proche et se revendiquait comme un ami privilégié. Tous ceux qui, de près ou de loin, ont connu Larbi Maaninou, aimaient et respectaient à la fois l’homme, et le militant. Tous, et chacun, voulaient être à sa table ; s’abreuver de sa clairvoyance, cherchant à se prévaloir de son assentiment et de sa complicité. Car en plus d’une parfaite intégrité, d’un esprit affuté, Larbi avait aussi un humour incisif, une répartie incroyablement corrosive, un esprit de dérision – et d’auto-dérision – incroyablement exceptionnels.
Ses adversaires politiques le respectaient. Les idées se confrontaient avec férocité dans d’âpres batailles de mots mais, une fois passés l’échange et la polémique, aucun de ses adversaires ni de ses têtes de Turc ne lui en gardaient rancœur.

 Bien sûr, Larbi n’était pas un saint. Il avait aussi la pique acide et impitoyable. Il pouvait descendre quelqu’un d’une simple petite phrase, qu’il armait d’un mélange d’allusion, d’un soupçon de moralité et, disons-le, de venin. Mais jamais de haine. Larbi pratiquait beaucoup la raillerie, mais encore plus l’autodérision. Ses mots avaient la saillie prompte et facile et pouvaient faire très mal. Valait mieux ne pas en être la cible.

Soulignons-le avec vigueur : Larbi n’était pas un militant « idéologique ». L’essence même de son engagement avait un nom : « Dignité » ! C’est de là que découlait tout le reste : la soif de justice, la quête d’équité, la lutte pour le droit de tous, l’urgence de fraternité. Son engagement comme militant était un prolongement de sa vie en tant qu’homme : il voulait la Dignité des pauvres, sans la haine des fortunés ; la dignité des laissés pour compte, sans la haine des puissants. Larbi savait, jusqu’en chacun de ses pores, que le bien ou le mal, la vertu ou l’imbécilité, la bienveillance ou la perversion habitaient en parts équivalentes chaque catégorie humaine : Noir ou Blanc, croyant ou athée, juif ou musulman, jeune ou vieux, homme ou femme, rural ou urbain, du désert d’Arabie ou des mégapoles d’Occident, du Nord ou du Sud, nulle catégorie humaine n’était en son essence intégralement angélique ou foncièrement scélérate. La nuance des âmes, ça, il savait. Quand il pensait que quelqu’un était humainement précieux, digne de respect et d’amitié, il le qualifiait de Belle Âme.

Ce n’est pas encenser Larbi que de souligner qu’il était d’une intégrité morale exceptionnelle, qu’il portait haut, très haut, les principes et les valeurs d’honnêteté, de fraternité, de rigueur morale et d’engagement de soi.

Bba Arroub, mon salaud, mon frère, mon protecteur, mon ami et mon meilleur ennemi, le fils de ta mère, le préféré de la mienne. Tu as lutté vaillamment face à une longue maladie, sans te plaindre, malgré la douleur et l’enchaînement des soucis de santé.
Je veux rendre hommage à tes enfants, Rita, Mehdi, Yassine pour la présence et le don de soi dont ils ont fait preuve depuis ta maladie. Ainsi que ta sœur Afifa les dernières semaines. Votre histoire est belle. Tu fus un père foncièrement dévoué, ils te l’ont si bien rendu.

Tu savais – et nous savions – que la chaloupe devant t’emporter au-delà de l’horizon était là, toute proche. Nous n’en savions pas l’heure, mais nous en devinions la proximité. Avec ta malice de toujours tu me dis, quelques jours plus tôt, que ce serait trop cool de franchir cet horizon durant ton sommeil, sans cahots, sur une mer d’huile. Et il en fut ainsi : tu partis à la barbe de ceux qui te veillaient avec vigilance, laissant sur ton visage l’expression d’une belle sérénité. Tu n’aimais par les guerres… tu partis sans guerroyer. Embarquant sans protester ni te retourner.
Alors, va, gros farceur, accomplis ton voyage de repos éternel les doigts de pieds en éventail, les yeux pétillants de malice, le sourire moqueur et plein de tendresse.
Tu nous laisses tant de perles de rires, de perles d’amitié, auxquelles on s’accrochera le souvenir de toi déterminé.

 Ton départ m’a laissé groggy, la plume vidée de toute encre, la flamme de vie désancrée. Je vais devoir désormais déserter certains chemins dans lesquels nous nous accompagnions, car tu n’es plus là pour m’éclairer de ton appréciation pointilleuse des âmes, de ton sens aigu des priorités. Tu n’es plus là pour me conseiller, me raffermir dans ma foi, et me prévenir contre ceux dont je refusais de voir la duplicité. Ce sera, désormais, le rire sans toi ; la détermination sans toi ; l’écriture sans toi ; militer sans toi.

 50 ans d’amitié, d’échange, de tendresse, de complicité, de serviabilité, de communion. Tu as connu et aimé toute ma famille, j’ai connu et aimé la tienne. Tu vas rejoindre Lalla Aïcha et vous taper quelques belles blagues et des fous rires. Tu retrouveras Amine à la guitare chantant pour toi Brassens, salue-la de ma part. Et continue d’habiter mes souvenirs.

50 ans d’amitié, cela est beau. Alors va mon salaud, serein et joyeux. Je saurais rester celui que tu as aimé, nimbé des lumières des meilleures des âmes.

Va, bon vent. »

Younes Benkirane
24 mai 2026