Abdelghani Bousta: interview avec Yassar Addimocrati – 21 Septembre 2021

En 1996, le journal « Al yassar Addimocrati » par la voix de Mohamed Moubaraki a accordé une interview à  Abdelghani Bousta sur diverses questions d’actualité politique et économique ainsi que sur les questions urgentes qui se posent au Mouvement démocratique marocain

La situation que traverse le Maroc en 1996: un second Aix-Les-Bains ?

Pour Abdelghani Bousta, le  danger que traverse notre pays n’est pas nouveau mais il est accentué par les nouvelles mesures officielles : «   l’ensemble des évolutions et les derniers dispositifs officiels économiques et sociaux avec leurs conséquences tant  quantitatifs que qualificatifs représentent en fait un tournant fondamental dans l’histoire de notre pays. » Il rappelle la comparaison de cette situation avec celle des accords d’Aix Les Bains d’août 1955 en précisant les limites de la comparaison en raison du contexte historique. Selon lui,  l’opération d’Aix les Bains en 1956 a fait avorter la lutte nationale, la souveraineté du peuple et son indépendance réelle au niveau politique et économique. Selon lui, on assiste en 1996 au Maroc, non seulement au « démantèlement et effritement des structures économiques », soumises au Capital international, mais aussi « à l’échec d’une démocratie basée sur des fondamentaux que l’on connaît et, en cette fin du XXème siècle, à  la consolidation de la nature makhzanienne du pouvoir ». Dans les deux cas il y eut « sabotage et régression ». En 1956, le néocolonialisme et le pouvoir marocain  ont conjointement fait avorter le combat anticolonial,  « la souveraineté du peuple et son indépendance réelle au niveau politique et économique ». Quarante année après, la domination du pouvoir capitaliste international a démantelé et effrité l’économie nationale et la consolidation de la « nature makhzanienne du pouvoir »  a fait avorter les luttes démocratiques du Mouvement progressiste et ouvert les portes, depuis 10 ans, au « réajustement structurel  sous les directives et les ordres du FMI et du capitalisme international ». Abdelghani Bousta développe les conséquences des nouvelles mesures prises par le pouvoir qui aliènent notre économie aux propriétés privées et au Commerce International et par conséquent détériorent notre économie et détruisent les petites et moyennes entreprises en raison, entre autres, de la suppression des barrières douanières. Ne subsisteront alors « que les grands groupements d’entreprise de type ONA et consoeurs qui, à l’origine, sont liés à l’étranger ».

Ce retour « à une colonisation économique se répercute sur la souveraineté populaire, la citoyenneté et la démocratie. » Au moment même où le combat démocratique se développait, les nouvelles mesures ont « freiné à l’avance les revendications de la classe ouvrière et verrouillé le dossier social dans le cadre d’un compromis insignifiant et truqué ». Abdelghani Bousta souligne certaines mesures qui ont codifié « la Constitution  de manière à négliger la souveraineté populaire et saborder les fondements de la démocratie » et à consolider la centralisation des secteurs essentiels vitaux.

Le référendum du 13 septembre[1] : participe-t-il à l’avancée ou la régression en matière démocratique ?

Pour Abdelghani Bousta, les nouvelles directives «  ont visé à consolider et à codifier une situation juridique qui, depuis le début de l’indépendance, alimente la crise politique. ». Elles ont été une régression par rapport aux revendications du Mouvement progressiste, en mettant aux oubliettes  « certaines revendications simples qui ne modifiaient même  pas le fond de la question démocratique : l’élargissement des pouvoirs du Parlement et la responsabilité du gouvernement à son égard ainsi que la nomination du premier ministre au sein de la majorité parlementaire ». Il souligne les fraudes, le Parlement bicaméral à « géométrie variable » avec un renforcement de la représentation avec nomination indirecte au détriment de la représentation « émanant du suffrage universel direct ». Dans le cas, dit-il,  d’un différend entre ces deux chambres dont les prérogatives vont se croiser « l’arbitrage est du ressort de l’appareil exécutif central ». Ainsi, selon lui «la  ratification de la nouvelle Constitution (dans son fond comme dans sa forme) est une régression par rapport à la situation antérieure qui elle-même réfutait les fondements de la démocratie à savoir la souveraineté populaire, la séparation des pouvoirs, la souveraineté du législatif et la soumission de l’exécutif à son contrôle, la primauté du droit, la reconnaissance de la citoyenneté… ». Cette régression explique l’appel au boycott et à la non – participation au vote de ce référendum.

Le  projet de régionalisation : de quelle décentralisation s’agit-il ?

Après avoir rappelé que la régionalisation, dans l’histoire des peuples, a souvent été une avancée rapprochant les responsables locaux aux citoyens, Abdelghani Bousta souligne que « la décentralisation n’a pas de sens dans le cadre d’un pouvoir central bureaucratique et en l’absence des fondements de la démocratie ». Cela, en effet, ouvre la voie à des autocraties locales : « Je crains que nous n’allions vers la formation de féodalités locales, à travers cette division régionale arbitraire et en définitive, vers l’augmentation du nombre de « circuits » de corruption et de chantage des citoyens (extorsion) »

Face aux blocages et à la crise : un long combat « de large envergure  qui regroupe toutes les forces vives du pays pour une alternative de liberté et de démocratie et qui réponde aux  besoins vitaux de la population à tous les niveaux » car, ajoutera –il, les peuples et leurs combats nous ont enseigné que « la démocratie’ s’arrache et ne se donne pas ».

Sortir de la dépendance  « dans les circonstances et les conditions internationales prévisibles ne signifie pas de rompre toutes les relations avec le monde extérieur et vivre en autarcie ». La nécessité et l’urgence est de « mettre fin à la dépendance organique avec le capital étranger qui exploite les ressources du pays ». Un profit néocolonialiste qui se renouvelle. Il y a, selon lui, la nécessité de se diriger vers les peuples du Maghreb et du Monde arabe « en créant des espaces communs de développement » sous condition de réformes dans chaque pays et de « la poursuite de la réalisation d’un programme de développement dans un cadre démocratique ».

La nécessité de la constitution d’un Front Démocratique Populaire : sur quelles bases ?

Un Front démocratique ne doit pas « être l’émanation d’accords ou de contacts au sommet entre les différentes directions. Mais, au contraire, il devra se construire à partir d’un processus de lutte à la base et par la lutte démocratique ».

Abdelghani Bousta énumère les axes principaux qu’il avait antérieurement souligné dans la brochure publié en     :

  • Définir et respecter clairement et sans ambiguïté la ligne de « démarcation entre le bloc populaire et le bloc que représente la minorité exploitante ».
  • Dans cette alliance et la convergence sur les « objectifs d’étape », il est indispensable de «  s’écarter des méthodes d’alliance intéressé, dénué de principes et qui prendra fin au terme des intérêts personnels transitoires qui existaient avant sa formation »
  • Définir, après différents échanges, un programme démocratique et veiller à sa réussite dans un esprit de responsabilité,  « privilégiant les intérêts collectifs aux intérêts individuels ».
  • Prendre en compte la démocratie interne.

Pour Abdelghani Bousta, ces quatre axes « sont la colonne vertébrale de la constitution du Front démocratique, l’effort de constituer ce Front est en soi un acte militant ». Pour lui, la constitution d’un tel front demande beaucoup de patience et surtout un travail sur soi pour dépasser des désaccords secondaires. Il faut faire la distinction entre des divergences occasionnelles et les questions essentielles. C’est « un combat difficile qui se pose à nous en tant que militants démocratiques de différents courants ainsi qu’aux mouvements sociaux en général. »

A la question concernant le Mouvement Option Révolutionnaire, Abdelghani Bousta, l’un des principaux initiateurs, rappelle les conditions de la création d’Option Révolutionnaire et de son évolution et précise : « Il est clair que le Mouvement  Option Révolutionnaire ‘ n’a jamais voulu créer une organisation ou un nouveau Parti au Maroc. Son objectif était de s’adresser aux militants à l’intérieur du pays et non renchérir ni créer une dualité organisationnelle à l’intérieur de l’USFP».

En ce qui concerne la nouvelle gauche, Abdelghani Bousta répond brièvement à la question de sa constitution qui était alors encore dans une phase de restructuration. Son évaluation semble, selon, lui prématurée et espère que « cette force pourra exercer le dialogue démocratique transparent pour évaluer son expérience militante antérieure avec objectivité et qu’elle en tirera des leçons pour le présent et l’avenir et qu’elle  puisse se restructurer ». Toute synergie et tout combat militant commun entre différents courants du Mouvement démocratique ne peut qu’aboutir à ce que souhaite le Mouvement démocratique et l’appel au boycott ou la non – participation au vote référendaire du 13 septembre en est un exemple positif.

En ce qui concerne la question sur les tendances individualistes et le subjectivisme dans les comportements au sein du Mouvement progressiste, ces attitudes, pour Abdelghani Bousta, sont en contradiction avec les choix démocratiques.

Sur cette question, on retrouve les différentes positions que Abdelghani Bousta a rappelées dans ses différents écrits en langue arabe comme française. Au-delà de la question de démocratie institutionnelle et sociale, il y a, selon lui, un réel travail que les militants démocratiques doivent faire sur eux-mêmes. Selon lui, même si  la société marocaine conserve une mentalité féodale « malgré les manifestations d’une modernité formelle » et que le Mouvement démocratique, partie intégrante de cette société,  reproduit les séquelles de cette société, « il n’est nullement concevable que toute force se considérant démocratique s’y conforme, l’accepte  comme une fatalité » et utilise les principes démocratiques quand cela l’arrange, selon la nécessité du moment.  « Si nous voulons » dit-il  «  réaliser la démocratie dans notre pays, il faut commencer par la concrétiser en nous-mêmes en premier lieu ». Et sans cet effort le Mouvement démocratique ne mérite pas son qualificatif « s’il n’est pas prêt à concrétiser la démocratie en lui-même dans la forme et le fond de manière efficace et en progressant ». Sinon, l’individualisme, l’esprit de domination et l’absence de démocratie interne risquent « encore de provoquer des dégâts, des retards et des rebondissements dont ne profitent que ses adversaires et ses ennemis ». Pour Abdelghani Bousta, comme il l’écrivait dans son article « Intégrisme ou démocratie au Maroc ? » il est urgent de résoudre ces problèmes internes au Mouvement progressiste, les questions de comportement entre militants et leur donner « la même importance que les positions et les slogans politiques ».

Pour conclure cet interview Abdelghani Bousta souligne avoir surtout insisté sur des effets de la crise traversée par le pays « au nom du réalisme politique » et affirme que les combats pour la démocratie et l’Etat de droit  continuent et continueront, que la flamme de cette lutte «  restera malgré les tempêtes et les cyclones, alimentés par les conditions objectives tenaces. » et que la jeunesse marocaine qui représente une grande partie du peuple marocain est prête pour cette lutte de libération ».

Malgré une situation objective pessimiste et la dégradation de la situation économique, sociale et politique, « l’espoir existe toujours. (…)L’espoir, l’optimisme, la pérennité dans la lutte est la caractéristique des militants démocrates progressistes. »

*******************************************

Toutes ces questions restent d’actualité :

  • La volonté politique de se soumettre au Capital étranger.
  •  La récidive  des pratiques répressives que l’on pensait révolues  mais qu’un système inchangé où règne l’arbitraire, le non – droit, la corruption ainsi que l’impunité des responsables des exactions multiples pendant les années de plomb permet de faire réapparaître.
  • L’urgence de repenser le Front uni de tous les démocrates. Certes, la constitution de la Fédération de la Gauche est une avancée positive; cependant, n’est-il pas urgent de repenser les fondamentaux démocratiques de sa constitution ? Ne faut-il pas encore s’écarter progressivement des tendances individualistes, du subjectivisme dans les comportements en son sein et favoriser la démocratie interne en la réalisant en nous-mêmes: « le plus grand effort que nous devons faire quotidiennement est l’effort pour dépasser nos faiblesses, nos habitudes pour nous améliorer et évaluer nos comportements en restant vigilant de manière continue. »

N’est-il pas nécessaire pour  tous ceux qui s’engagent pour l’amélioration des conditions des masses populaires, au-delà de la nécessité de leur union certes indispensable, de le faire  non seulement au nom du peuple mais avec le peuple ?

Hayat Berrada-Bousta
Pour Maroc Réalités
21 septembre 2021


[1] Le projet de révision de la Constitution de 1992 a été adopté par référendum le 13 septembre 1996. Il sera boycotté par le Mouvement progressiste.